L'affaire sent le soufre. Le préfet du Languedoc-Roussillon, Daniel
Constantin, envisage de réclamer remboursement des 8 MF de subventions européennes engagées dans ce dossier. De son côté, la société
porteuse de l'opération dépose plainte à Bruxelles, contre l'Etat français pour "abus de pouvoir caractérisé". Imbroglio total, pour
énorme gâchis.
Lancé dans les années 90, le programme Eurochrysalide avait pourtant fière allure. Il voulait contourner le monopole de la Chine en
matière de soie grège, en aidant des pays émergents, en particulier le Viet Nam, à produire la précieuse matière première.
L'idée était de se réapproprier les technologies de la filière, pour les transférer ensuite, par joint-venture, sur des sites de production asiatiques ou africains.
Fers de lance de l'opération, les soyeux lyonnais s'étaient mobilisés. Le groupe Perrin et fils, Unitex Lyon, Sport soie figuraient au rang des principaux partenaires,
avec l'italien Ratti et - surtout - Hermès international. Du sérieux.
Le partenariat s'était élargi au Languedoc-Roussillon, plus précisément à la Cévenne gardoise. Depuis deux ou trois décennies, soutenu par les collectivités territoriales, un ancien
instituteur, Michel Costa, tentait d'y relancer la sériciculture, à Monoblet et St-Hippolyte-du-Fort.
Les Lyonnais et Sérica, la société de Michel Costa, avaient décidé de travailler main dans la main. Lorsque les soyeux ont créé, en 1994, la SA Eurochrysalide - destinée à
porter le programme européen du même nom et basée en Ardèche -, Sérica a été associée au capital (1,6 MF).
A partir de là, Eurochrysalide s'est développé autour de trois sites : la filature gardoise du Mazel (Notre-Dame-de-la-Rouvière), entièrement rénovée et équipée, pour 3,3 MF, de
machines ultra-modernes, une station de grainage au Pradel (Ardèche) et une unité de contrôle des soies grèges à Lyon.
L'opération a reçu le soutien de l'Eurochrysalide (fonds Perifra), des Conseils régionaux Rhône-Alpes et Languedoc-Roussillon, des Départements du Gard et de l'Ardèche, du Sivom de Valleraugue...
Au total, près de 30 MF de fonds publics ont été mobilisés, les industriels apportant, pour leur part, quelque 8 MF.
Eurochrysalide allait entrer en phase opérationnelle lorsque la préfecture du Languedoc-Roussillon - chargée de contrôler l'utilisation fonds européens - a tiré la sonnette d'alarme. Elle
a refusé de payer le solde du financement (3,3 MF sur 11,7 MF), estimant que les conventions n'avaient pas été respectées (travaux réalisés hors délais, défaut de factures certifiées, etc.)
Plusieurs réunions avec les industriels n'ont pas permis de trouver un terrain d'entente. Sérica a déposé son bilan à l'automne dernier, la SA Eurochrysalide a été mise en liquidation judiciaire le 22 décembre
1998, tout le personnel a été licencié. Le Sivom de Valleraugue se retrouve avec un emprunt annuel de 150 000 F, le lycée agricole d'Aubenas (Ardèche) a perdu 1,8 MF, les fournisseurs sonnent à la porte... Bref, la Bérézina.
Philippe Lafaye De Micheaux, le directeur de la SA Eurochrysalide pointe un doigt accusateur vers la préfecture du Languedoc-Roussillon. C'est lui qui a saisi Bruxelles, pour "abus de pouvoir".
A Montpellier, le sécrétariat général aux affaires régionales, se cabre. Il certifie que tout à été fait, du côté de l'Etat, pour trouver une porte de sortie. "Nous étions, in fine, sur un différent de 1 MF", indique Jean-François Savy.
"Je me pose des questions sur le sérieux d'un projet industriel qui achoppe pour 1 MF, surtout quand il y a des groupes comme Hermès autour de la table. Nous leur avions proposé de clôturer cette phase et d'en lancer une seconde, avec le soutien
de l'Etat. Nous n'avons pas trouvé de porteur de projet..."
On en est là. L'affaire est entre les mains du tribunal de commerce. Le préfet de région, Daniel Constantin, mettra-t-il sa menace de demande de remboursement à exécution ? Le ministère de l'Industrie va-t-il tenter de sauver ce qui peut encore l'être ? Pour l'heure, l'impasse est totale.
Jean-Louis MONERIE